La valorisation du travail domestique,

un tremplin pour les stratégies d’équité de genre

Par Edmée Marthe Ndoye

En 2019, le rapport sur les avancées décisives en matière d’égalité des sexes de l’OIT, reconnaît que la plus grande source d’inégalité entre les hommes et les femmes dans le monde est la charge de Travail Domestique Non Rémunéré (TDNR) qui pèse sur les femmes et en particulier, les activités de soins aux personnes. Cette reconnaissance est une grande avancée dans la lutte féministe pour une plus grande valorisation du travail domestique effectué par les femmes longtemps resté invisible.

Le travail domestique en question est à distinguer du travail des domestiques lequel est rémunéré. Par travail domestique non rémunéré, nous entendons toute activité domestique sans contrepartie monétaire, non prise en compte dans la comptabilité nationale et pouvant être effectuée par un tiers (Donehower, 2019) telle que faire la lessive, le nettoyage, la cuisine, les courses, garder et prendre soin des enfants, des personnes âgées, des malades, des invalides, dans le cadre familial ou communautaire  : autant d’activités qui sont classées « domestiques », lequel classement peut être retrouvé dans l’ICATUS 2017 (International Classification of Activities for Time-Use Statistics).

Le Consortium Régional pour la Recherche en Économie Générationnelle (CREG) s’est, dans le cadre du Project Counting Women’s Work (CWW), approprié l’outil de valorisation du travail domestique développé dans le cadre du projet pour évaluer la contribution des femmes à l‘économie sénégalaise à travers le travail domestique non rémunéré.

Comment valoriser le travail domestique ?

En partant au travail un matin, j’ai croisé une connaissance à qui j’ai demandé des nouvelles de son épouse. Il me répondit : « Elle est à la maison à ne rien faire ». Pourtant cette épouse n’avait pas de domestique. Cela sous-entend que le travail effectué par l’épouse à longueur de journée n’a pas de valeur, voire peu aux yeux du mari et même de la communauté.

En effet, la valorisation est le fait de donner de la valeur à quelque chose. Le CWW Project et les Comptes Nationaux de Transfert de Temps (NTTA) s’attellent à développer cet outil

Le NTTA est un outil d’évaluation du temps de travail domestique non rémunéré effectué par les hommes et les femmes à tous les âges. Il vient compléter les Comptes Nationaux de Transfert (NTA) qui souffraient d’une prise en compte effective des inégalités de genre. Les NTA retracent l’évolution de la production et la consommation de biens et services ainsi que la distribution de l’épargne à tous les âges dans une économie donnée (Dramani 2019).

Pour valoriser le travail domestique non rémunéré, nous pouvons considérer le tarif du spécialiste de l’activité ou celui du généraliste. Le premier diffère du second car il rétribue un service relatif à une activité domestique donnée. Le deuxième renvoie au taux horaire d’une aide-ménagère payée pour effectuer un travail portant sur plusieurs activités domestiques. La méthode des NTTA utilise la valorisation au coût du spécialiste. Mais dans le contexte des pays africains, la méthode de valorisation privilégie celle au coût du généraliste du fait de la rareté, sinon de l’inexistence de l’offre en spécialistes d’activités domestiques rémunérées.

Quelles données utiliser pour la valorisation du temps de travail domestique ?

Les données privilégiées dans le cadre de la valorisation du temps de travail domestique sont celles issues d’enquêtes sur l’utilisation du temps. Ces dernières fournissent de manière détaillée les différentes activités effectuées par le répondant durant la journée. Le principal défi dans ces enquêtes est le traitement des activités simultanées pour lesquelles certains auteurs s’accordent sur le fait qu’elles constituent au moins le tiers des activités de la journée (Kenyon 2010).

Par ailleurs, les enquêtes budget-temps sont inexistantes dans la plupart des pays d’Afrique. La majeure partie des études en rapport avec le travail domestique non rémunéré recourt à des données issues de modules dédiés à l’utilisation du temps dans les enquêtes sur le ménage effectuées dans ces pays. Au Sénégal, les données utilisées pour évaluer la contribution des femmes à l’économie par le biais des TDNR proviennent de l’EHCVM 2018.

Sur le cycle de vie, le temps de TDNR produit par les femmes peut aller jusqu’à plus de 22 heures par semaine contre environ 3 heures pour les hommes.

Les résultats obtenus ci-dessus sont issus des Comptes Nationaux de Transfert de Temps (NTTA) réalisés en 2018 par le CREG.  Les Comptes Nationaux de Transfert de Temps permettent de suivre les flux de production, de consommation et de transfert de temps de travail domestique non rémunéré.

Ils révèlent qu’au Sénégal les travaux domestiques sont majoritairement effectués par les femmes sur la majeure partie du cycle de vie.  Ces dernières produisent (courbe rouge en trait plein) plus de temps de Travail Domestique Non Rémunéré qu’elles n’en consomment (courbe rouge en pointillé). En d’autres termes, les femmes consacrent plus de leur temps aux activités domestiques qu’elles n’en bénéficient. Le phénomène inverse est observé chez les hommes qui sur tout le cycle de vie consomment plus qu’ils ne produisent de temps de TDNR. Une femme de 32 ans consacre en moyenne plus de 22 heures de TDNR par semaine alors que son homologue du même âge dépense moins de 3 heures par semaine.

Lorsque nous considérons la consommation de temps de travail domestique, nous constatons que les pics optimaux sont consacrés à la jeunesse, entre 0 et 2 ans tout sexe confondu, et à la vieillesse à partir de 63 ans. Ceci révèle la forte demande en temps de soins domestiques durant ces périodes de vie.

Tableau 1 : Production et consommation de travail domestique en

Source : CREG 2021

Sur la base du principe que tout temps de TDNR produit est forcément consommée, on peut dès lors conclure que les demandes importantes en temps de TDNR sont couvertes par la production des femmes. 

Une contribution des femmes estimée à 17 % du PIB de 2018 contre 2 % pour les hommes

En termes monétaires, le tableau ci-dessous montre la valeur du travail domestique des femmes et des hommes pour chaque activité.

Ainsi, les femmes dominent les hommes sur toutes les activités domestiques. Toutefois, les activités domestiques qui consomment plus de temps et qui par ailleurs représentent la plupart de la valorisation du travail domestique sont les travaux ménagers et les travaux de soins aux personnes. La contribution des femmes à ces derniers est respectivement de 13 fois et 9 fois plus important en termes monétaires que celui des hommes. 

Tableau 2 : Valorisation du temps domestique : production par activité et par sexe au Sénégal en 2018

Source : CREG 2021

Au total, le travail domestique non rémunéré s’établit à 2374,333 milliards de FCFA pour le compte de l’année 2018.  Cette somme représente 19 % du PIB, soit 17 % pour les femmes et 2 % pour les hommes.

Recommandations

Ces résultats montrent que les femmes sont pauvres en temps car dépensant le plus clair de leur temps dans les TDNR. Pour une plus grande équité de genre à l’accès au marché du travail, les politiques publiques doivent tenir compte du TDNR car étant un « bien social » qui contribue au bien-être de la population. Cela pourrait se faire grâce à des subventions au TDNR, une plus grande formalisation du secteur des soins ainsi des investissements dans le secteur du travail domestique de qualité, en particulier le secteur des soins aux personnes notamment les établissements d’éducation de la petite enfance, les crèches ainsi que les établissements de soins aux personnes âgées et invalides.

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